La réconciliation à la rwandaise peut-elle inspirer la RDC ?

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Comme au Rwanda, la République démocratique du Congo a connu plusieurs massacres inter ethniques : Hema conte Lendu, pygmées contre Bantous, Mwembia-Kapuya-Nshimba, guerre de Kamuina Nsapu, massacres à Beni… Ajouté à la défaillance de l’Etat, ce cocktail met sérieusement en danger la réconciliation et l’unité nationale.

De l’autre côté de la frontière, le Rwanda a vécu un génocide en 1994, mais grâce à des solutions locales pratiques, le pays s’est vite redressé. Ce mercredi 07 avril, les Rwandais commémorent le 27 anniversaire du génocide. Les cérémonies du souvenir vont durer 100 jours. L’expérience rwandaise de réconcilaition peut-elle servir en RDC ?

La haine produit les massacres, les génocides

L’un des génocides les plus graves que le monde ait jamais connus c’est le génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda. Plus de 800 000 morts en seulement 3 mois. Animés d’une haine indicible, les génocidaires ont tenté d’exterminer leurs compatriotes Tutsi et Hutu modérés en les massacrant à la machette, au gourdin et à l’arme à feu.

Mais quelques années seulement après le génocide, le peuple rwandais a réussi à se remettre de cette tragédie. D’abord, il a eu la chance d’avoir un président soucieux du développement du pays. Ensuite, les deux ethnies (Hutu et Tutsi) ont compris qu’elles sont condamnées à vivre ensemble. Mais quelles sont les solutions que le Rwanda a mises en place pour arriver à la réconciliation ? Nous en avons identifié deux :

1. Les tribunaux gacaca ; 2. Le mémorial du génocide rwandais.

Les gacaca

Après le génocide, la fracture était tellement forte entre les Hutu et les Tutsi. Il fallait trouver un mécanisme de les rapprocher et de recréer l’unité nationale. Il est évident que dans le contexte des massacres inter communautaires de la catégorie du génocide, aucune réconciliation ne pouvait réussir sans la justice. Et la justice suppose que les auteurs présumés des crimes doivent être jugés par un tribunal et condamnés s’ils sont coupables.

En 2002, soit 8 ans après le génocide, plus de 130 000 présumés génocidaires étaient en prison sans jugement. La justice gouvernementale était tellement lente qu’on estimait à 200 ans le temps de les juger tous. D’où le recours aux gacaca, ces tribunaux populaires rwandais reconnus par les autorités. À mon avis, quoique critiqués, les gacaca ont joué ce rôle de réconciliation ou tout au moins y ont contribué.

Comment fonctionne un gaciacia ?

Voici ce que dit l’encyclopédie Wikipedia sur le fonctionnement des gacaca : « Les « gacaca » sont constituées de personnes élues pour leur bonne réputation. Elles sont qualifiées d’intègres (Inyangamugayo). Elles ont suivi une formation juridique de base. Les accusés n’ont pas d’avocat, mais tous les villageois peuvent participer et intervenir, soit à charge, soit à décharge. Le premier jugement de la phase opérationnelle a eu lieu le 11 mars 2005.

Une phase d’instruction de plusieurs mois précède le jugement, qui fixe la peine et les réparations dues aux victimes. Les séances, publiques, ont lieu une fois par semaine.

Les personnes jugées par les gacaca sont encouragées à révéler tout ce qui est en leur connaissance en échange de larges remises de peine. Les suspects qui collaborent pleinement avec le tribunal peuvent ainsi espérer une peine équivalente à la moitié de ce que la loi prévoit initialement, et la purger sous forme de travaux d’intérêt général. Les jours passés en détention provisoires sont également décomptés. Bien plus qu’un instrument de répression, les gacaca sont vus également comme un moyen de recherche de la vérité pour les rescapés dont des proches ont été tués. »

Au vu des lenteurs de la justice étatique ou internationale, le gacaca bien organisé est une solution alternative. Il garantit plus ou moins un procès équitable et dans des délais relativement courts.

Cependant, bien que la RDC ait connu plusieurs massacres, on ne peut pas dire que la justice congolaise est débordée par le nombre d’auteurs de crimes pour justifier de reproduire les gacaca au Congo. Par contre, les cas de crimes de massacres sont rarement bien gérés par la justice congolaise. Les exemples sont légion. De présumés criminels comme Bosco Tanganda, Matthieu Ngudjolo, Germain Katanga ont dû être envoyés à la Cour pénale internationale.

Problème, à la CPI, les procédures durent des années et les accusés sont souvent aquittés au grand dam de leurs victimes restées au Congo ! Cela ne favorise pas la réconciliation. J’estime que les gacaca à la congolaise peuvent rendre justice et réconcilier les familles et les ethnies brisées. Les crimels jugés par la justice congolaise bénéficient d’une parodie de justice et finissent par s’évader de la prison. D’autres sont promus au rang d’officiers dans l’armée et la police… De quoi se moquer de nos morts !

Loin de moi l’idée de rejeter la justice moderne, mais elle a des lacunes, elle peut travailler parallèlement avec les gacaca congolais. C’est possible !

Le mémorial du génocide  

C’est l’une des solutions qui a énormément facilité la réconciliation rwandaise. A Kigali, j’ai eu l’occasion de visiter le mémorial du génocide rwandais en 2016. C’est une concession où plus de 200 000 victimes du génocide ont été inhumés. J’avoue que j’ai vraiment pleuré en voyant ces grosses tombes côte à côte, les photos des victimes, les crânes et les échantillons d’armes qui ont servi aux crimes. Même de petits enfants étaient tués simplement parce qu’ils étaient Tutsi.

Mais comment juste un mémorial peut-il faciliter la réconciliation ? Eh bien, à mon avis, le mémorial du génocide rwandais a trois mérites importants.

1. Le premier mérite c’est le souvenir. Le Rwanda a instauré une date : le 7 avril, pour commémorer le génocide. Il a fondé le mémorial du génocide en 2004. A lui tout seul, le mémorial est un symbole très fort. Difficile de souhaiter revivre d’autres massacres ou d’autres génocides après avoir visité ce mémorial. 2. Le deuxième mérite du mémorial c’est qu’il constitue une sépulture de référence. Comme vous le savez, les différentes personnes massacrées pendant le génocide l’étaient dans des lieux publics, les marchés, les églises, les écoles, en brousse, dans leurs maisons… Et donc les corps étaient éparpillés à travers le pays.

Mais grâce au site du mémorial, plusieurs de ces corps (ou ce qui en restait) ont été collectés et enterrés dignement sur ce site. Vous savez, il y a toujours un sentiment d’un peu de soulagement lorsque le corps d’un membre de notre famille tué par exemple dans un crash d’avion, et dont le corps porté disparu est retrouvé et enterré dignement. C’est alors que l’on peut mieux faire le deuil.

Avec la présence de ce mémorial du génocide, plusieurs familles rwandaises ont la chance de connaître au moins le lieu de sépulture de leurs frères, sœurs, parents, amis et connaissances qui avaient été massacrés. Elles peuvent aller s’y recueillir. Mais au Congo, certains de nos morts reposent dans des charniers jusqu’à ce jour ! Jamais identifiés, jamais vus par leurs familles ! Plus grave, même pas un deuil national en leur mémoire ! Par contre, le Rwanda a prouvé qu’il sait honorer ses morts. Chaque année, 100 jours de commémoration du génocide à Kigali.

J’ai osé poser cette question à une Tutsi rwandaise : « Qu’est-ce qui a tant divisé ton pays jusqu’à en arriver à un tel génocide en 1994 ? » Sa réponse : « La haine ! On a instrumentalisé les préjugés et la haine ethnique. »

Et d’ajouter : « Je suis Tutsi, je n’ai jamais compris comment des compatriotes pouvaient être capables de telles horreurs. Pourtant, Hutu ou Tutsi nous formons le peuple rwandais. Je ne peux pas faire d’un Hutu un Tutsi ou vice-versa, mais nous sommes un même peuple. Le génocide appartient à l’histoire. Grâce à notre président, nous nous sommes réconciliés et ça va mieux maintenant… »

3. Le troisième mérite du mémorial c’est qu’il incite à la prise de conscience. Au site du mémorial à Gisozi, avant d’accéder aux locaux où sont exposés les restes des corps des victimes du génocide, les services vous présentent une vidéo qui résume les temps forts du génocide et crée une telle émotion et consternation chez les visiteurs. Franchement, difficile de retenir les larmes après avoir regardé de telles images ! Puis on vous donne un guide qui vous fait visiter tout le site du mémorial.

Après la visite, j’ai constaté qu’à la sortie chacun disait : « Plus jamais ça au Rwanda ! Plus jamais de génocide dans le monde ! » Eh oui ! C’est cela l’effet positif du mémorial. C’est là la prise de conscience que nous recherchons. Si c’est positif et efficace au Rwanda, pourquoi ça ne le serait pas chez nous au Congo ? Un pays ravagé par l’injustice et la haine tribale.

Une solution reproductible en RDC

La République démocratique du Congo a connu plusieurs massacres et on estime à 6 millions le nombre de morts des différentes guerres que le pays a vécues. Beaucoup de ces morts ont été perdus ou enterrés dans des fosses communes. Les populations ont le sentiment que tous ces morts sont oubliés. Alors que certains étaient des soldats, des membres de l’administration, des civils innocents…

Les autorités n’ont jamais pensé commémorer ces millions de morts ne serait-ce qu’à travers une date de souvenir ou un mémorial pour honorer leur mémoire. Nous avons donc l’impression que le gouvernement se moque de nos morts. Cela ne coûte rien d’instaurer une date en RDC pour le souvenir de ces Congolais égorgés tous les jours à Beni, en Ituri…

La frustration de la population à ce sujet est telle qu’à Kisangani dans la province de la Tshopo, les organisations de la société civile ont décidé de construire elles-mêmes un mémorial des victimes de guerre. Des cotisations ont été lancées pour y arriver. Pourtant, l’État congolais ne manque pas de moyens de trouver un site dans la capitale et d’y ériger un mémorial digne de ce nom que le monde peut visiter. L’expérience rwandaise devrait nous servir d’exemple !

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