RD Congo : la répression s’intensifie

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°Un article de HRW. Escalade contre les médias, les détracteurs et les manifestants

(Kinshasa) – L’administration du président Félix Tshisekedi en République démocratique du Congo a réprimé de façon croissante les médias et les groupes d’activistes depuis son entrée en fonction il y a deux ans, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Malgré quelques mesures initiales visant des avancées en matière de droits humains, les autorités ont menacé, arrêté arbitrairement, détenu et poursuivi des dizaines de journalistes, d’activistes et d’autres personnes jugées critiques à l’égard du gouvernement.

« Les Congolais ne devraient pas avoir à craindre d’être harcelés ou arrêtés pour avoir émis des critiques ou manifesté pacifiquement contre la politique du gouvernement », a indiqué Thomas Fessy, chercheur principal sur la RD Congo chez Human Rights Watch. « Deux ans plus tard, les engagements de Félix Tshisekedi à respecter les droits humains commencent à sonner creux. »

Human Rights Watch s’est entretenu avec 83 personnes par téléphone entre janvier 2020 et janvier 2021, dont des victimes d’abus, des avocats, des activistes et des journalistes. Les chercheurs ont recensé au moins 109 cas d’arrestations arbitraires et de harcèlement au cours de l’année passée. Bon nombre de victimes sont journalistes, qui ont subi des intimidations, des menaces et parfois des passages à tabac. Des agents de l’Agence nationale de renseignements (ANR) sont impliqués dans au moins 16 cas.

L’un des cas les plus récents concerne huit jeunes militants pro-démocratie du mouvement citoyen la Lucha, détenus pendant un mois dans la ville de Beni, dans le nord-est du pays, après qu’ils ont participé le 19 décembre à une marche appelant à la paix dans la région et dénonçant le manque de protection des civils. Ils encouraient 10 ans de prison pour des accusations fabriquées de toutes pièces de « sabotage » et de « violences à sentinelle ».

Les huit jeunes militants pro-démocratie du mouvement citoyen la Lucha lors de leur procès dans la ville de Beni, dans le nord-est de la RD Congo, le 15 janvier 2021.
Les huit jeunes militants pro-démocratie du mouvement citoyen la Lucha lors de leur procès dans la ville de Beni, dans le nord-est de la RD Congo, le 15 janvier 2021. © 2021 Privé

« Ils nous ont conduits dans une pièce [au poste de police] et nous ont fait asseoir à même le sol », a décrit un des activistes à Human Rights Watch. « Les policiers qui étaient dehors mais près de la fenêtre ont lancé des gaz lacrymogènes dans la pièce. Nous n’avions pas d’autre choix que de tenter de nous échapperJe ne sais pas comment, mais certains d’entre nous ont réussi à ouvrir la porte. J’ai perdu connaissance une fois dehors. »

Après un tollé général, un tribunal militaire les a acquittés le 20 janvier.

Le 20 août, à Lodja, dans la province centrale du Sankuru, des soldats et des policiers ont fait irruption dans le bureau de la station privée Radio Losanganya et ont arrêté Hubert Djoko, journaliste, et Albert Lokongo, technicien radio, les accusant de soutenir le rival politique de longue date du gouverneur. Ils les ont ensuite conduits au stade où le gouverneur tenait un meeting.

« Ils nous ont fouettés et nous ont fait répéter ce que nous avons dit à l’antenne », a expliqué Hubert Djoko. « Le gouverneur a ensuite donné l’ordre de nous emmener au poste de police. Le matin, le gouverneur a envoyé deux motos pour nous exhiber dans la ville afin de montrer que nous avions été arrêtés alors que ses partisans criaient : “Il faut les tuer !” » Hubert Djoko et Albert Lokongo ont indiqué avoir été battus en garde à vue. Ils ont été accusés d’incitation à la haine tribale et à la désobéissance civile avant d’être libérés le 22 août. Le 16 septembre, leur rédacteur en chef, François Lendo, a aussi été arrêté et détenu pendant 11 jours pour des accusations d’« outrage au gouverneur ».

À Kinshasa, le 16 novembre, les services de renseignements ont arrêté la chanteuse populaire Elisabeth Tshala Muana, membre de longue date du parti politique de l’ancien président Joseph Kabila, et l’ont détenue pendant 24 heures après la sortie de son single « Ingratitude ». Elle a été accusée de viser Félix Tshisekedi, bien qu’aucun nom ne soit mentionné dans la chanson. Les autorités ont interdit la diffusion de sa chanson sur les ondes.

La répression au cours de l’année passée contraste vivement avec la première année de mandat de Félix Tshisekedi, qui avait été marquée par une baisse significative de la répression politique par rapport à l’administration de Joseph Kabila, a déclaré Human Rights Watch. En 2019, Félix Tshisekedi avait libéré la plupart des prisonniers politiques et autorisé les Congolais vivant en exil à revenir au pays. Cette année-là, les forces de sécurité ont néanmoins détenu arbitrairement et battu des manifestants pacifiques dans certains cas.

Peu de responsables des forces de sécurité et du renseignement impliqués dans des violations des droits humains sous l’ancien président Joseph Kabila ont été traduits en justice, et beaucoup continuent d’occuper des postes à responsabilité. L’impunité pour la répression passée ne fait qu’alimenter la poursuite des mêmes tactiques abusives, a déclaré Human Rights Watch.

Le ministre congolais des droits humains, André Lite, a expliqué à Human Rights Watch par téléphone qu’il « condamn[ait], une fois de plus, ces violations des droits… Alors que la liberté devrait être le principe et la détention l’exception, nous avons tendance à arrêter d’abord et ensuite à faire les enquêtes en RD Congo et, la détention est devenue la règle malheureusement. Lorsqu’un préposé de l’État, quel que soit son rang, se rend responsable de voie de fait, il doit être interpelé par la justice et poursuivi. »

Le gouvernement congolais a l’obligation en vertu du droit international des droits humains de respecter et de faire respecter le droit de toute personne dans le pays à manifester pacifiquement et à recevoir et diffuser librement tout type d’information. Les partenaires régionaux et internationaux devraient demander instamment à la RD Congo de protéger les droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique.

Les autorités devraient mettre fin au harcèlement des journalistes et des médias, et abandonner toutes les charges retenues contre les personnes détenues pour avoir exercé leurs droits fondamentaux. En 2020, la RD Congo figurait parmi les 30 pays au monde présentant le pire bilan en matière de violations de la liberté de la presse, d’après le Classement mondial de la liberté de la presse, malgré la promesse de Félix Tshisekedi de faire « véritablement » des médias « un quatrième pouvoir ». Le gouvernement devrait aussi abroger les dispositions pénales réprimant la diffamation et adopter des mesures concrètes pour protéger les journalistes conformément aux normes de droits humains régionales et internationales.

Félix Tshisekedi devrait parler sans détour pour défendre les droits humains et prendre des mesures contre les gouverneurs de province qui cherchent à sanctionner les personnes critiques à l’égard de leurs politiques. Les agents des services de renseignements et autres personnels de sécurité devraient respecter les normes internationales relatives aux droits humains concernant l’arrestation, la détention et la procédure régulière. Les tribunaux militaires ne devraient pas juger de civils. Lorsque des violations graves se produisent, les autorités devraient enquêter de manière rapide et impartiale et prendre les mesures disciplinaires ou légales appropriées à l’encontre des personnes responsables, quels que soient leur rang ou leur position.

« Deux ans après l’arrivée de la nouvelle administration, la répression contre les libertés d’expression et de réunion pacifique s’intensifie », a conclu Thomas Fessy. « Les partenaires internationaux de la RD Congo devraient faire part, publiquement et en privé, de leurs inquiétudes quant à cette escalade dans le pays auprès du président et de ses conseillers. »

Cas d’abus et de répression

Entre janvier et juillet 2020, Human Rights Watch a documenté 39 cas de menaces, harcèlement, d’arrestations et détentions arbitraires liés à la liberté des médias, à la contestation et aux manifestations pacifiques.

Depuis juillet, Human Rights Watch a documenté 65 cas supplémentaires. Cette liste n’est pas exhaustive.

Province de Kinshasa

Le 9 juillet, un tribunal a condamné Henry Maggie, vice-président de la ligue des jeunes du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) de l’ancien président Joseph Kabila, à 18 mois de prison pour outrage au président, pour avoir suggéré lors d’une interview dans les médias que Félix Tshisekedi n’avait pas gagné les élections de 2018. Une cour d’appel a par la suite ajouté six mois supplémentaires à cette peine. Maggie a déclaré qu’il n’avait été informé de la nouvelle condamnation qu’en octobre. Il est en prison depuis son arrestation en mai.

Lire l’intégralité de l’article sur le site de Human Right Watch en clinquant sur ce lien.

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